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L’Économie sociale et solidaire. Dynamiques d’innovation et d’émancipation

18,96 €

Dans un monde à la recherche d’alternatives aux impasses et prédations libérales, l’Économie sociale et solidaire (ESS), à travers ses formes coopératives, mutualistes et associatives, est riche de deux siècles d’innovations sociales et d’engagements citoyens. 

Il s’agit dans cet ouvrage de montrer comment ces diverses formes ont façonné notre monde et portent aujourd’hui les initiatives transformatrices des nouveaux mouvements sociaux. Démocratie dans l’entreprise, défense des droits, émancipation des femmes, batailles pour le logement, pour l’environnement, maîtrise des nouvelles technologies… tous ces combats s’appuient sur des initiatives d’Économie sociale et solidaire. 

Du philosophe et économiste du XIXe siècle Henri de Saint-Simon aux combattantes kurdes du Rojava en Syrie, des premières associations aux nouvelles interventions coopératives, l’ESS n’est pas une proposition subsidiaire, une économie de la réparation, mais, se fondant sur l’éducation populaire, un ensemble de dynamiques démocratiques d’émancipation.

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Jean-Philippe Milesy est militant de l’Économie sociale et solidaire depuis plus de 40 ans. Il a été notamment secrétaire général du Collège coopératif (Paris), conseiller à la Délégation interministérielle à l’Économie sociale, co-fondateur du mensuel Le Monde Initiatives. Auteur de ESS et mouvement syndical (éd. Alternatives économiques ») et d’un Petit précis d’histoire sociale de l’Économie sociale, collaborateur de nombreuses publications sur les sujets de l’ESS, il est aujourd’hui secrétaire général de l’Institut Polanyi (France).

Livre
9782365123846

Fiche technique

Auteur
Milesy Jean-Philippe
Collection
Actualité politique et sociale

Références spécifiques

L’ESS, L’ECONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

Un livre de Jean-Philippe Milesy

 

gustave massiah

novembre 2023

  

Un livre bienvenu sur l’ESS, l’économe sociale et solidaire. « ESS, L’économie sociale et solidaire, dynamiques d’innovation et d’émancipation » de Jean Philippe Milesy, aux Editions du Croquant[1]. L’auteur, immergé dans l’économie sociale et solidaire, à travers de multiples engagements, souligne les réalités de l’ESS et son histoire récente, sans en cacher les difficultés. Il souligne l’importance de l’ESS, par rapport au capitalisme, d’un double point de vue : en tant que mouvement de résistance au néolibéralisme et en tant que perspective d’alternative à l’entreprise capitaliste et au capitalisme. Il explore ainsi des pistes pour l’avenir. Le livre propose une présentation très complète de la situation de l’ESS en France, avec des éclairages internationaux. Il s’appuie sur une connaissance fine et précise de l’histoire de l‘ESS, de ses acteurs, de son actualité et de se problèmes. Il aborde frontalement les grandes tendances, les questions posées et les perspectives d’avenir de l’ESS.

 L’histoire, la situation et les possibles évolutions du capitalisme ne peuvent pas être compris si on ne prend pas en compte les luttes qui s’y sont opposées. C’est la réponse aux luttes pour l’émancipation qui construit le capitalisme, qui révèle ses contradictions, qui permet de comprendre son évolution. L’ESS s’est construite au départ comme une contre-tendance au capitalisme dans ses différentes acceptations : foncier, privé, industriel, monopoliste, financier, néolibéral. Le capitalisme a répondu à sa contestation par les répressions, par la marginalisation et par la récupération. Il a innové pour répondre à ces contestations. Cette résistance prend différentes formes dès le début du capitalisme. Elle s’organise et devient visible avec la première internationale. L’ESS y contribue et en est profondément marquée.

 L’ESS se définit à partir de ses différentes composantes : les coopératives, les mutuelles, les associations. Elles partagent des valeurs communes : la libre association, l’égalité et la solidarité, la démocratie et la responsabilité conjointe. L’ESS se donne pour objectif la transformation sociale et l’émancipation, en rupture avec le capitalisme et ses différentes formes, notamment la dernière en date, le néolibéralisme. J-Ph Milesy examine les définitions de l’ESS et de l’innovation sociale. Il commence par un historique et rappelle les formes et les évolutions de l’économie sociale et solidaire. Il présente les adaptations et la modernité de l’ESS, en opposition avec la modernité néolibérale et le trompe l’œil caractéristique des innovations. Il examine ensuite comment entreprendre en ESS et les problèmes soulevés par l’explosion numérique. Il aborde les questions soulevées par les pratiques de transformation et d’émancipation de l’ESS. Il conclut sur les menaces, les injonctions et les espoirs de l’ESS, sur le rapport avec les nouveaux mouvements sociaux, les collectivités publiques, l’Etat et sur les ouvertures à partir des communs et des territoires.

 Dès l’introduction, l’auteur rappelle l’importance des mots. Les mots réforme, libéral, mutuelle, innovations ont polysémiques ; ils caractérisent des actions nouvelles et des récupérations. Le contexte est aussi contradictoire ; les fondements démocratiques sont sapés par le libéralisme, la financiarisation, les multinationales, les fonds financiers. L’insoutenabilité économique, sociale, environnementale et démocratique du capitalisme s’impose

 L’auteur rappelle les trois formes principales de l’ESS : le mutualisme, avec la prise en charge collective et solidaire des risques et de la réparation ; le coopérativisme avec l’égalité dans l’entreprise ; l’associationnisme avec l’action collective. Ce sont toujours des initiatives citoyennes.

 Il faut rappeler l’importance de l’ESS, en France et dans le monde. Elle représente en France 8 à 10% du PIB et 14% de l’emploi salarié. Elle mobilise, en France, 2 millions de salariés (1,5 millions d’équivalents temps plein), et 12,5 millions de bénévoles. Elle compte 1,4 milliards de personnes dans le monde. Les banques coopératives, les mutuelles de santé et d’assurance mobilisent des fonds considérables.

 Et pourtant, le poids politique de l’ESS est marginal. Les rapports à l’Etat ne sont jamais faciles ; ils se heurtent à la définition même de l’ESS pour qui « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Le capitalisme ne supporte pas la concurrence, le principe de l’égalité et l’inutilité des actionnaires. Il restreint le champ de l’ESS et joue la carte de la récupération en jouant la complicité des chefs d’entreprise et en développant la nouvelle philanthropie libérale. L’auteur rappelle la formule d’un des dirigeants du capitalisme « Vous explorez, nous exploitons ! »

 Le premier chapitre, « considérer l’histoire », rappelle les fondements historiques de l’ESS. Il rappelle la première révolution industrielle et le nouvel ordre libéral, et en parallèle, les sociétés de secours mutuel et les associations ouvrières de production, les coopératives de consommation, de crédit qui accompagnent les débuts du capitalisme. Il insiste sur l’éducation populaire et l’associationnisme.

L’auteur propose une galerie des portraits des novateurs sociaux. On y retrouve, au 19ème siècle, Saint Simon et les saint simoniens, les socialistes utopistes, Proudhon, Fourier, Pierre Leroux, Godin. On y retrouve Eugène Varlin et les dirigeants de la Commune, Fernand Pelloutier et les bourses du travail, Elisée et Elie Reclus, et aussi Elie Faure, leur neveu, et son Histoire de l’Art qu’il destine aux ouvriers. On y retrouve Marx et Bakounine. Et Charles Gide, Pierre Waldeck-Rousseau, Léon Bourgeois, Jean Jaurès. On y retrouve aussi, parmi les femmes qui ont droit de cité, Elisa Lemonnier, Jeanne Deroin, Nathalie Lemel.

 Il reste à écrire l’histoire croisée de l’ESS et de la 1ère Internationale un moment fondateur de l’évolution politique contemporaine[2]. En 1848, c’est le « Printemps des peuples », un ensemble de révolutions contre les empires monarchiques. Ces mouvements révolutionnaires expriment la volonté d’émancipation démocratique des couches populaires urbaines et rurales – les « damnés de la terre », les « forçats de la faim » –, animées par une nouvelle classe sociale en plein essor, le prolétariat qui, désormais, lutte en fonction de ses propres intérêts. D’où la création de l’Association internationale des travailleurs (AIT) à Londres le 28 septembre 1864, reconnue comme la 1ère Internationale. À ses débuts, la Première Internationale ne regroupe que des petits groupes : syndicalistes, socialistes, mutualistes, anarchistes, républicains, blanquistes et commu­nistes. Peu à peu, l’idée se répand, se transforme, s’adapte aux différents contextes nationaux. L’AIT s’enracine dans plusieurs pays. Surtout, les masses laborieuses insurgées réinventent l’exercice du pouvoir politique en proclamant la Commune de Paris.

 La Première Internationale, l’AIT, a regroupé des mouvements divers, des associa­tions, des corporations de métiers, des mutualités, des syndicats, des formes primitives de partis. Elle a été le creuset d’unification de ces différents mouvements. Elle se réfère aussi à des mouvements historiques qui l’ont précédé. Explicitement, elle accorde une grande importance à la Révolution fran­çaise de 1789 et 1793. Elle est aussi imprégnée par la révolution des natio­nalités de 1848. Elle invente l’expression histo­rique du mouvement ouvrier. Dans l’histoire des mouvements populaires, la Première Internationale, n’est pas le point d’origine, mais un moment particulièrement important et fonda­teur. Elle donne son sens politique au mouvement ouvrier qui joue un rôle symbolique et emblématique pour tous les mouvements sociaux contem­porains. Les coopératives, les mutuelles et les associations jouent un rôle majeur dans la construction de l’ESS.

 Le deuxième chapitre rappelle les évolutions de l’ESS. Les innovations sont nombreuses, les pratiques mutualistes explorent de nouvelles possibilités. Ces pratiques nouvelles sont reprises par les marchés et développées par des acteurs en tant qu’activités capitalistes soumises aux lois du marché. Les mutuelles qui ont contribué à la définition de la Sécurité Sociale sont impactées par l’évolution du système de santé ainsi que par l’extension du marché de l’assurance. Les coopératives ouvrières sont restreintes par les lois du marché et la violence des marchés des capitaux. La coopération agricole développe, les CUMA (machinisme agricole), les coopératives bovines et maraichères qui se subordonnent aux lois du marché agricole. Les coopératives d’habitat sont subordonnées aux difficultés de l’habitat social. Les associations gagnent un cadre juridique avec la loi du 1er juillet 1901. Cette loi ne crée pas les associations, elle précise les droits des associations et les encadrent. Un important mouvement coopératif se développe dans les domaines de la culture et de l’éducation populaire.

 Le livre rappelle le développement récent de formes parallèles qui accentuent l’intégration de l’ESS aux lois du marché capitaliste. Les Fondations prétendent se différencier des entreprises en n’étant pas subordonnées au profit. Mais elles dépendent des capitaux de leurs fondateurs quand elles ne sont pas créées au service de grandes entreprises. La philanthropie parade. Elle a été bien définie par Paul Lafargue, le gendre de Marx quand il disait : « La philanthropie, c’est voler en grand et restituer en petit ». L’entreprenariat social et le social business ont le plus grand mal à se distinguer de la logique des entreprises capitalistes et de la logique des marchés et particulièrement des marchés de capitaux. Les possibilités de créer des formes nouvelles indépendantes de cette logique ont beaucoup de difficultés et voient leurs capacités restreintes et contrôlées. C’est par exemple le cas des comités sociaux et économiques des entreprises (CSE). C’est aussi le cas des institutions de prévoyance qui ont participé à l’ouverture des complémentaires-santé. Dans tous les cas, la différence tient à la gestion démocratique, à l’égalité. L’auteur rappelle quelques novateurs et novatrices de l’ESS au 20ème siècle.

 Le troisième chapitre s’intéresse aux adaptations et à la modernité. La situation est caractérisée par la montée des inégalités, la dégradation des conditions de vie et de travail et les paniques écologiques. L’inégalité est présentée comme créatrice, comme la source supposée du progrès et de l’innovation. Les « habits neufs du capitalisme », magnifiés par les médias et les grands intérêts financiers, mettent en avant les innovations sociales. L’ultra libéralisme et le consensus de Washington remettent en cause le monde ancien, celui de l’Organisation Internationale du Travail, de la protection sociale, de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et des Nations Unies. C’est le règne qu’Alain Supiot qualifie de « gouvernance par les nombres »[3] ; le vieux rêve occidental d’une harmonie fondée sur le calcul. Un projet scientiste conforme à la « globalisation ». C’est la recherche d’une loi fondée sur des objectifs mesurables plutôt que sur des lois justes. La garantie d’une loi s’appliquant également à tous cède le pas à un monde dominé par les liens d’allégeance.

 La modernisation supposée consiste à faire définir et financer les projets d’utilité sociale par des entreprises privées. Le droit à la formation est transformé en droit d‘entrée sur le marché de la formation. Il se traduit par le compte personnel de formation individualisé, par les rémunérations dites au mérite et le recul des conventions collectives. En 2019, La loi PACTE (plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) est une innovation sociale en trompe l’œil. On invente les entreprises à mission ; elles sont soumises d’abord aux intérêts des actionnaires comme on peut le constater avec l’exemple d’une entreprise à mission, le second groupe international d’EPAHD.

 Le quatrième chapitre aborde interroge les leçons tirées de la volonté d’entreprendre en ESS. Il explore les différences qui devraient exister entre les entreprises ESS et les entreprises conventionnelles. Les entreprises conventionnelles ont le profit pour principe, comme le précise le code civil. Les profits nets, après investissement, rémunèrent les actionnaires, les porteurs de part, le chef d’entreprise. Une entreprise de l’ESS est une entreprise de personnes et non de capitaux. C’est un projet collectif. Le principe est fondé d’abord sur l’égalité, sur : une personne, une voix. Il s’agit d’entreprendre autrement. La recherche, l’optimisation des résultats, y compris financiers, est nécessaire pour la pérennité de la structure, pour la raison d’être des adhérents au pacte social et pour les publics bénéficiaires directs et indirects. Les résultats ne devraient pas être acquis aux dépens des principes de l’ESS, égalité, solidarité, démocratie, non-lucrativité. Alors que tout l’environnement pousse à s’en affranchir.

 Les entreprises de l’ESS sont confrontées au modèle des entreprises classiques, une veille constante est nécessaire pour ne pas les adopter. Ce modèle de l’entreprise capitaliste se présente comme le seul possible. Ainsi, le MEDEF n’hésite pas à affirmer que la concurrence est faussée parce que les entreprises de l’ESS n’ont pas d’actionnaires à rémunérer. Dans cet environnement, la dérive gestionnaire tend à substituer une gouvernance aux statuts démocratiques. Le modèle dominant pèse sur les formes du travail. La salarisation succède aux engagements bénévoles. L’emploi, les conditions de travail et les salaires se sont dégradés dans le secteur associatif.  Les formes et les règles définis par les DRH (Direction des Ressources Humaines) s’imposent dans la gestion des personnels. Les jeunes cadres sont formés suivant les règles des diplômés de MBA (Master of Business Administration) qui ont été imposées dans tous les enseignements de l’économie en référence à un modèle unique de l’entreprise. Ceux qui s’y opposent, comme les économistes atterrés sont marginalisés. Penser autrement l’entreprise et la société, entreprendre autrement, est combattu et marginalisé.

Le livre aborde longuement les questions posées à l’ESS par l’irruption du numérique. Il le considère comme un pharmakon, à la fois remède et poison. Le progrès, les tensions, l’envahissement de la vie percutent et impactent l’innovation sociale. Les conséquences sont considérables, à l’image des bouleversements qui avaient suivis l’invention de l’écriture ou celle de l’imprimerie. Ce qui est en cause, c’est moins le progrès technique que les conditions de son développement. Les géants du net et plus particulièrement les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft) démontrent la contradiction entre la réalité économique et le discours de la concurrence libre et non faussée. A l’innovation et à l’invention libre succèdent les nouveaux monopoles et les entreprises géantes. Les militants opposent à cette évolution, à l’exemple des logiciels libres, de Linux, sans parvenir à enrayer le déferlement des nouveaux oligopoles.

 L’innovation numérique se présente comme une innovation sociale. Le numérique des grandes firmes et la marchandisation totale du monde caractérisent une nouvelle phase du capitalisme. On en voit les applications dans tous les domaines, des applications médicales ou architecturales jusqu’aux systèmes de surveillance. On en voit aussi les conséquences sur la désinformation, sans compter les conséquences écologiques et la réduction interactions sociales. L’accès aux services publics, voire aux droits sont impactés. La gouvernance par les nombres et les approches statistiques imposent une autre réalité. Le capitalisme numérique se substitue aux solidarités et aux approches collectives ; il favorise les replis identitaires. Comme le disait Ivan Illitch, la corruption du meilleur engendre le pire. Les entreprises de l’ESS sont-elles capables de se différencier dans leur appropriation du numérique ?

Le cinquième chapitre aborde les pratiques de transformation et d’émancipation. L’ESS répond à des nécessités, construit la solidarité, revendique la démocratie. Elle cherche à renouveler le rapport entre travail et emploi. Le livre cite les exemples de mise en œuvre à travers les associations, l’insertion par l’activité économique, les régies de quartier, les territoires « zéro chômeurs de longue durée ». Il cite les expériences récentes, les CAE (Coopérative d’activité et d’emploi) dont plus de 150 créées depuis la loi de 2014, et la création, en 1998, de la coopérative Smart en Belgique avec 30 000 coopérateurs. Il rappelle la création, par la loi de 2001, des SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) qui développent le multi-partenariat et la dimension territoriale en associant les collectivités locales au mouvement coopératif.

Il cite aussi l’importance du développement des tiers-lieux et des aménagements de « coworking » dans des immeubles de centre-ville.

Le livre rend visible le mouvement des interventions sociales et sociétales. Il rappelle l’importance des interventions innovantes, militantes, bénévoles ou professionnelles, portées par des entreprises de l’ESS. Il rappelle des initiatives du mouvement des femmes, du droit au logement, de la démocratie sanitaire et des coopératives de santé, de la solidarité avec les migrants, de la solidarité internationale, de la défense de l’environnement, de l’éducation populaire et de la culture. Il rappelle les apports de l’ESS aux collectivités et aux services publics, la complémentarité avec le service public. Il rappelle le lien entre l’ESS et les grandes entreprises publiques à travers la création, à la suite du désengagement de l’Etat, de Railcoop et de Enercoop. L’ESS se situe, par rapport au désengagement de l’Etat, entre Etat et marché, entre économie administrée et économie capitaliste. Elle rappelle que le marché capitaliste n’est pas l’horizon indépassable et que, comme l’affirme le mouvement altermondialiste, le droit ne peut pas être réduit au droit aux affaires.

J-Ph Milesy achève le livre par une longue « Non-conclusion ». Il rappelle la continuité de l’ESS. Avant de développer les éléments d’espoir pour une ESS, il rappelle les déceptions, les menaces et les injonctions. Les déceptions viennent de la fermeture des perspectives ouvertes par la crise du capitalisme financier en 2008 et par la crise de la pandémie en 2020 qui avait pourtant, devant la nécessité, ouvert des pistes en matière de la reconnaissance du droit à la santé et du droit au revenu. Les menaces ont concerné la mutualité avec la crise de la Sécurité sociale, sans réelle concertation entre les syndicats et l’économie sociale. Les menaces sur les associations sont extrêmement fortes. Les évolutions libérales des sociétés affichées avec violence, la réduction des financements, les procédures excluantes des appels d’offres, l’instrumentalisation des associations, le libéralisme autoritaire, la tutelle politico-financière des associations. L’entreprenariat social est soutenu par le capitalisme et l’Etat pour concurrencer l’ESS, la détourner de sa référence à l’égalité. L’Etat se réfère au marché et tourne le dos à la solidarité et à la démocratie sociale. Les injonctions à l’ESS mettent en évidence le manque de coopération et de mutualisation, le manque d’association et d’action commune entre les composantes de l’ESS, les coopératives, les mutuelles et les associations.

 JPh Milesy insiste sur la nécessité de comprendre l’alternative émancipatrice de l’ESS en combattant l’imprégnation libérale de tous et de chacun. Il rappelle l’importance de l’ESS en matière d’emploi, d’activité, de poids économique et son poids politique marginal. Il rappelle les espoirs, l’éducation populaire, l’engagement de l’ESS au sein des territoires, le niveau local, les municipalités, la volonté de vivre et de travailler au pays tout en respectant la liberté de circulation et d’installation des personnes. II rappelle les pistes ouvertes, les monnaies locales citoyennes, les nouvelles solidarités concrètes. Il insiste sur l’importance de l’écologie à l’heure du capitalocène. Il évoque les communs, les voies nouvelles d’émancipation, le bilan sans concession du communisme d’Etat. Il renouvelle la référence à l’universel en se référant au « pluriversel » de Edouard Glissant et aux Forums Sociaux Mondiaux.   

Il souligne le renouvellement de la pensée à travers les travaux de Bruno Frère et Jean Louis Laville[4] ; de Thomas Coutrot et Julien Lusson (les ateliers travail et démocratie)[5], de Timothée Parrique[6] et Karl Polanyi [7]. Il insiste sur des engagements nouveaux ou ré-émergents, les femmes, les jeunes, les changements culturels. Il conclut en citant notamment le mouvement du Rojava qui renouvelle le municipalisme autour du mot d’ordre : femmes, écologie, démocratie.

Le capitalisme est en crise, mais il est toujours dominant. Le pouvoir est d’abord aux mains des actionnaires. Le marché est d’abord un marché capitaliste. La dernière phase du mode de production capitaliste, la phase néolibérale, a imposé sa stratégie : marchandisation généralisée, privatisation, financiarisation. Cette stratégie caractérise la phase actuelle de la mondialisation. Le marché a laissé à l’Etat le pouvoir régalien, le pouvoir d’imposer le marché capitaliste dans ses frontières. Cette combinaison du marché et de l’Etat laisse peu d’espace à la démocratie. Les autoritarismes s’imposent dans toutes les parties du monde. Les risques de guerre sont de plus en plus présents. L’ESS a été combattue, contrôlée, subordonnée. Elle a résisté et survécu. Aujourd’hui, elle est confrontée à une entreprise de récupération de très grande ampleur. Peut-elle échapper à la récupération, ouvrir de nouvelles perspectives ?  Peut-elle participer à de nouveaux possibles sur la route de l’émancipation ?

L’ESS a cherché à résister au rouleau compresseur du capitalisme. Elle a cherché à préserver un ilot pour rappeler, avec entêtement, l’importance des valeurs de solidarité et d’égalité. Elle doit faire face à de nouvelles tentatives de récupération encore plus dévastatrices qui tentent, compromis après compromis, de la détourner de ses valeurs fondatrices et d’accepter de se plier aux lois du marché capitaliste. En fait, la survie, même dans le capitalisme, n’est pas négligeable mais elle ne suffira pas à sortir de l’impasse. L’avenir de l’ESS est de se situer résolument dans la perspective de l’alternative, du dépassement du capitalisme. Pour cela, il faut s’interroger sur les évolutions et les ruptures possibles. 

Il est probable que nous vivrons le passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste, comme entre 1914 et 1945, la rupture avec le passage au capitalisme fordiste et keynésien, à partir de 1929, avec le New Deal. L'hypothèse du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste est très probable ; elle est amorcée avec les nouvelles formes de production, notamment le numérique. Elle est aussi interpellée par les changements dans les classes principales. Nous en avons quelques pistes. Dans la classe dominante, par la contradiction entre la financiarisation de la bourgeoisie et la culture des nouveaux dirigeants, cadres et managers du numérique ; et par la généralisation de l’éducation secondaire dans le monde. Dans la classe ouvrière, par la contradiction entre l'évolution des formes du salariat et le précariat.L’hypothèse n’est peut-être pas seulement celle d’un changement de phase du capitalisme. Immanuel Wallerstein avance l’hypothèse qu’il s’agit d’une crise structurelle qui met en cause les fondements du mode de production capitaliste[8]. Il considère que le mode de production capitaliste est épuisé et que dans les trente prochaines années, il ne devrait plus être dominant. Mais, cette crise du capitalisme ne déboucherait pas sur le socialisme. C’est un autre mode de production, inégalitaire mais différent qui lui succéderait. Dans cette hypothèse, le capitalisme ne disparaîtrait pas, mais il ne serait plus le mode de production dominant dans les formations sociales, un peu comme l’aristocratie n’a pas disparu en laissant la première place à la bourgeoisie. De nouvelles classes sociales principales seraient en gestation dans nos sociétés. Le nouveau prolétariat viendrait du précariat et associerait les précaires et certaines formes du salariat. Les nouvelles classes dirigeantes pourraient être issues des techniciens et des cadres comme on peut le voir à travers les mutations sociales entrainées par le numérique. Les bourgeoisies parasitaires et rentières ne seraient plus dominantes et pourraient laisser la place à de nouvelles classes dirigeantes. Le néolibéralisme pourrait être toujours présent, mais ne serait plus complètement dominant. Il a déjà perdu une large part de sa légitimité et il a besoin de durcir ses moyens de répression pour maintenir son pouvoir. 

Quelle que soit l’hypothèse, celle du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste ou celle du passage à un nouveau mode de production, les changements seront considérables et se traduiront par des années de transition marquées par des bouleversements sociaux et idéologiques. Les conséquences seront considérables au niveau de l’écologie et du changement climatique, au niveau social pour les inégalités et les discriminations, au niveau des guerres et de la nature des régimes politiques, au niveau de la définition même des démocraties.

L’ESS doit s’inscrire dans les débats sur les luttes et les défenses contre le capitalisme ? Quel dépassement du capitalisme ? Les enjeux de la nouvelle révolution se précisent : la définition de nou­veaux rapports sociaux et culturels ; de nouveaux rapports entre l’espèce humaine et la Nature ; la nouvelle phase de la décolonisation ; la réinvention de la démocratie. L’économie sociale et solidaire y a toute sa place.

 

[1] Jean-Philippe Milesy. ESS, L’économie sociale et solidaire, dynamiques d’innovation et d’émancipation, Editions du Croquant, Paris 2023

[2]. Gustave Massiah, L’AIT et le mouvement altermondialiste contemporain : parcours croisés, dans L’internationale sera le genre humain, Editions M, Montréal, Aout 2015

 [3] Alain Supiot « La gouvernance par les nombres » cours au Collège de France, Fayard

[4] Bruno Frère et Jean Louis Laville, « La fabrique de l’émancipation », Paris, Editions du Seuil, 2022

[5] Thomas Coutrot et Coralie Perez, Redonner du sens au travail, une alternative révolutionnaire, Paris, Editions du Seuil, 2022

[6] Timothée Parrique, « Ralentir ou périr, l’Economie de la décroissance », Paris, Editions du Seuil, 2022

[7] Karl Polanyi, « La grande transformation », Paris, Editions Gallimard, première édition 1983

[8] Immanuel Wallerstein, avec Randall CollinsMichael MannGeorgi Derluguian et Craig CalhounDoes Capitalism Have a Future?, Oxford University Press, 2013 et Immanuel Wallerstein, "Préface "Dilemnas of the Global Left" to Gustave MassiahStrategy for the Alternative to Globalisation, Montréal, New-York, London, Black Rose Books, 2015

 

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