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La faute à Lénine ?

14,22 €

Le 24 janvier 1924 s’éteignait Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine. Pratiquement inconnu sept ans auparavant, il fut en 1917 le grand artisan du basculement de la Russie vers un système sociopolitique inédit, qui marqua toute l’histoire du XXe siècle.

Il fut un « magicien » pour ses partisans, un monstre pour les plus acharnés de ses détracteurs, une énigme pour le plus grand nombre. Un géant de la révolution ? Le précurseur du « totalitarisme » ? L’initiateur de Staline ou son contraire ? 

Un siècle plus tard, les polémiques battent toujours leur plein. Ce livre essaie de faire le point sur un homme clé de toute notre histoire contemporaine. Mais son parti pris est de considérer que réfléchir sur Lénine, c’est prendre la mesure de 75 ans de soviétisme et, sans doute, de 77 ans d’un « court XXe siècle » (1914-1991).

Ce livre sera disponible à la fin janvier 2024 (version papier) et mmédiatement pour la version numérique (PDF)

Quantité

flickr flickr

Historien du communisme, Roger Martelli a longtemps exploré les effets du « moment Lénine  » sur l’histoire mondiale. 

Il offre ici un nouveau regard global.

Livre
9782365124232

Fiche technique

Nombre de pages
168
Auteur
Martelli Roger
Collection
Hors collection

Références spécifiques

Avant-propos : le mystère Lénine

Quand il s’éteint à Moscou, le 21 janvier 1924, Lénine est depuis six ans à la tête d’un État inédit, le premier à se réclamer de la pensée communiste de Karl Marx.

Sept ans plus tôt, au début de l’ année 1917, il semble pourtant en être bien loin. Alors âgé de quarante-sept ans, il a passé deux décennies de sa vie en prison, en relégation ou en exil. Quand il apprend le déclenchement de la révolution russe, il n’ a plus mis les pieds dans son pays depuis dix ans. Il est à Zürich, loin de l’ action, réduit pendant quelques semaines à glaner des informations dans les dépêches publiées par la presse étrangère. Paradoxalement, il va tirer une originalité et une force impressionnantes de cette distance qui aurait pu en faire un spectateur décalé et vite dépassé.

Quand il arrive sur le devant de la scène européenne, il n’est pas le plus connu des héritiers revendiqués de Marx. La petite cohorte des bolcheviks russes est bien modeste, à côté des gros bataillons du socialisme international, en Allemagne, en France ou au Royaume-Uni. En outre, il appartient à la minorité de gauche du mouvement, où les voix de Karl Kautsky, de Rosa Luxemburg ou d’ Anton Pannekoek résonnent bien plus que la sienne. Chez lui comme au sein de la grande fraternité socialiste, il est voué à être minoritaire. Il ne lui reste de majoritaire que le nom de son parti, et encore…

Il a toutefois l’ avantage d’ avoir connu l’expérience d’une révolution, celle qui a secoué la Russie entre 1905 et 1906. De cet apprentissage pratique et des lectures innombrables qui jalonnent les longues années de l’exil, il a tiré des idées bien arrêtées et souvent décalées sur ce que doit être un parti révolutionnaire, sur la manière de révolutionner la Russie, sur les conséquences de la Grande Guerre (il pense dès 1914 qu’elle est « une chance pour la révolution »), ou sur le capitalisme dans sa phase « impérialiste », dont il sonde avec passion les forces et les failles. Il n’ a aucun doute sur l’ avènement d’une révolution prolétarienne, qu’il envisage à l’échelle mondiale et qu’il estime très possible dans ce « maillon faible » qu’est la Russie autocratique et massivement rurale. Il est toutefois convaincu que la résistance prévisible des classes dominantes débouchera sur des affrontements armés, une guerre civile comme on l’ a connue en France au moment de la Commune de Paris.

Entre mars et novembre 1917, c’est ce proscrit quasiment inconnu, capable de dérouter jusque dans son propre camp, qui bataille pour que ses camarades aillent jusqu’ au bout d’une révolution socialiste, sans en passer par le préalable d’un pouvoir « bourgeois », en se plaçant sous le drapeau de la démocratie des « conseils » (soviets en russe), que bien peu connaissent en dehors de la Russie. Son option l’emporte à l’ automne, huit mois après le déclenchement de la première révolution. L’intuition pratique et le volontarisme militant semblent l’emporter sur les modèles théoriques façonnés dans le dernier tiers du XIXe siècle.

C’est « la Révolution contre le Capital », s’exclame le jeune Antonio Gramsci en novembre, dans Avanti !, le journal des socialistes italiens. Vladimir Illich Oulianov n’était qu’un acteur marginal de la Seconde Internationale, mais c’est lui qui parvient le premier à ce Graal de la révolution sociale que n’ avaient pu atteindre les organisations phares du socialisme européen. Ce « provincial » du socialisme devient ainsi une référence, du jour au lendemain.

Quand il meurt, ne tenant aucun compte des refus de sa veuve, Nadejda Kroupskaïa, ses camarades décident d’exposer son corps embaumé dans un mausolée adossé au Kremlin, sur la « belle place », la place Rouge. Dès 1924, on se met à parler de « léninisme », une formule utilisée par les rivaux de Léon Trotski, Joseph Staline en tête, qui veulent affirmer ainsi leur légitimité face au fondateur de l’ Armée rouge. Dans les années 1930, Lénine est mis au même rang que Marx quand apparaît officiellement le terme de « marxisme-léninisme » et même, un peu plus tard encore et pour un temps seulement, celui de « marxisme-léninisme-stalinisme ». La pensée de Marx, contestée puis acceptée et acclimatée par le socialisme européen, devient, grâce à l’obstination de Lénine, la base idéologique d’édification d’un État et le socle d’un nouveau mouvement qui se veut le « parti mondial de la révolution » (Wolikow). Pour les nouveaux communistes, les figures des deux leaders, l’ Allemand et le Russe, sont définitivement confondues.

Icône vouée à l’ adulation populaire par ses partisans, Lénine est aussi dès le début la bête noire de ses adversaires, anciens ou nouveaux, à gauche comme à droite. En 1917, il est tenu chez les alliés de la Russie pour « une création boche », un agent que la perfide Allemagne utilise pour affaiblir l’effort militaire russe. « Le complot de Lénine a éclaté au jour fixé d’ avance par l’ Allemagne », écrit le quotidien français Le Matin, dans son édition du 10 novembre 1917. Pour d’ autres, l’homme du coup de poignard dans le dos n’est en fait rien d’ autre, comme son comparse Trotski, qu’un de ces « malades » qu’évoque le journal L’ Avenir (6 janvier 1918), ou même un de ces « criminels-nés » qu’ affectionne alors la douteuse criminologie occidentale.

La mort de Lénine n’éteint pas la férocité de ses contempteurs. Mais elle la déplace, au fur et à mesure que le jeune régime soviétique, resté isolé après l’échec de la vague révolutionnaire espérée au départ, s’installe dans un système de contrainte maximale, sous la férule de Joseph Staline. La dispute tourne désormais autour du rapport que l’on peut établir entre la gestion stalinienne et celle que Lénine avait à peine amorcée.

Pour Trotski et ses émules, écrasés en Russie dès la seconde moitié des années 1920, la rupture est absolue entre les deux : la ligne qui sépare Lénine et Staline est exactement la même que celle qui sépare la révolution de la contre-révolution. Dans les années 1930, l’opposition de gauche à Staline est à ce point sidérée de l’évolution soviétique qu’elle pousse très loin la comparaison entre le despotisme stalinien et la dictature nazie. En 1936, Trotski observe dans le stalinisme et le fascisme des « phénomènes symétriques » qui « présentent une ressemblance terrible dans beaucoup de leurs traits ». Avant lui, Victor Serge, un ancien anarchiste rallié au bolchevisme et farouche antistalinien, avait affirmé que l’URSS était « un État totalitaire, castocratique absolu, grisé de puissance, pour lequel l’homme ne compte pas ». Après lui, Otto Ruhle, autrefois proche de Pannekoek, ira jusqu’ à mettre la Russie « au premier rang des États totalitaires » (Traverso). À la fin de 1939, après la signature du Pacte germano-soviétique, la thématique du totalitarisme prend son envol, à droite comme à gauche. Or, si les trotskistes écartent vigoureusement l’imputation de « totalitaire » appliquée au moment Lénine, ce n’est pas le cas de la critique anticommuniste, pour laquelle Staline n’est rien d’ autre que le fils spirituel et le continuateur de l’œuvre entreprise par Lénine.

L’ appréciation portée sur le fondateur de l’URSS évolue ainsi selon la manière dont on distribue les formes de despotisme qui ont jalonné l’histoire du XXe siècle. Les années de guerre froide, en tout cas, se prêtent très vite à la généralisation du concept de totalitarisme apparu avant-guerre et elles lui impriment sa forme rude et souvent simpliste. « Il n’y a aucune différence entre les États totalitaires », énonce le président américain Harry Truman, le 13 mai 1947, quand se confirme la rupture de l’ alliance antifasciste de 1941-1945. Les demi-mesures n’ont plus cours, quand il faut choisir son camp… 

Raymond Aron et Hannah Arendt donnent ses lettres de noblesse au totalitarisme, dont ils proposent une utilisation relativement prudente et intellectuellement subtile. Beaucoup d’ autres n’ont pas ces précautions et s’ attachent à dresser des nomenclatures et des définitions permettant d’identifier à coup sûr le phénomène totalitaire (Friedrich, Brzezinski). La conclusion est sans surprise : le fascisme et le nazisme ayant disparu, le totalitarisme ne subsiste plus qu’en en URSS et ses germes sont déjà en place avant 1924. La définition étant entérinée, il ne reste plus qu’ à y faire entrer la réalité. Cela se fait du côté des historiens, dans les années cinquante et soixante du siècle, avec des talents inégaux (Fainsod, Schapiro, Ulam).

Pendant un temps, dans les années 1970-1980, au plus fort de la « détente » entre les États-Unis et l’Union soviétique, cette approche est tempérée par l’essor des approches historiennes dites « révisionnistes », plus sensibles aux contradictions et aux variantes qui s’observent au sein du modèle soviétique déployé après 1945 (Carr, Lewin, Tucker, Ferro, Fitzpatrick…). Mais la crise, puis la chute du soviétisme et surtout l’ouverture des archives russes relancent très vite et en grand la lecture « totalitariste » de l’univers communiste. Elle est favorisée par l’engourdissement brejnévien de la société soviétique et stimulée en Occident par le choc que provoque la publication de L’ Archipel du goulag.

À partir de la fin de la décennie 1980, les travaux menés sur l’ ampleur de la répression amorcée en 1918 installent un peu plus l’idée qu’il n’y a pas de frontière hermétique entre la période initiale « léninienne » et les engrenages meurtriers des années 1930. Dès lors, la conviction relève de l’évidence : la démesure stalinienne n’est pas un « dérapage » de la révolution, mais son essence même. Vouloir changer le monde revient à mettre inéluctablement un doigt dans l’engrenage totalitaire, comme la renonciation à l’ordre naturel ou divin des sociétés du passé avait mené tout droit à la Grande Terreur de 1793-1794.

Sans doute François Furet essaie-t-il, dans son Passé d’une illusion, de nuancer la généralisation, en suggérant deux couples au lieu d’un seul : Lénine-Mussolini d’un côté, Staline-Hitler de l’ autre côté, le second étant l’incarnation parfaite d’un totalitarisme sans limite. Mais les nuances de quelques pages ne contredisent pas une tentation générale à recouvrir soixante-dix ans d’histoire d’un même concept unifiant. À la limite, on retient plus volontiers, à l’instar de Stéphane Courtois, la thèse de l’historien allemand Ernst Nolte qui fait du bolchevisme la matrice même du phénomène totalitaire du XXe siècle. Pour lui, le nazisme n’est rien d’ autre qu’un « bolchevisme renversé », une réponse exacerbée aux violences qui déferlent en Russie après 1917. Et pourquoi d’ ailleurs s’ arrêter en chemin ? C’est le marxisme lui-même qui est une « idéologie exterminatrice » dont le bolchevisme n’est que « l’ application pratique ». Tout est dit : il n’y a pas de rupture entre Lénine et Staline, pas plus qu’entre Lénine et Marx. 

Il ne restait plus au champ politique qu’ à porter le coup de grâce. En janvier 2006, sur rapport du député suédois Göran Lindblad, la résolution 1481 de l’ Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe établit ainsi la « nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires ». Le point trois de cette résolution affirme que ces crimes « ont été justifiés au nom de la théorie de la lutte des classes et du principe de la dictature du prolétariat ». Le rapport a été largement influencé par le Livre noir du communisme, piloté et publié par Courtois en 1997. « Régime », « communiste » et « totalitaire » sont confondus dans une essence unique et intemporelle, renvoyée à l’empire du Mal. L’instance européenne la plus large donne à une interprétation – le paradigme totalitaire – la vertu d’une vérité officielle, que l’on ne peut accepter qu’en bloc. « La Révolution française est un bloc », s’exclamait à la Chambre des députés, le 29 décembre 1891, Clemenceau – alors radical – qui refusait de trier entre les bons et les mauvais révolutionnaires. Le fait totalitaire est un bloc, affirme à son tour l’ Assemblée qui regroupe des parlementaires de 46 pays européens.

Les chapitres qui suivent ne sont ni une biographie de Lénine, ni une synthèse d’histoire soviétique, ni une simple inversion du paradigme totalitaire. Ils ne sont pas la énième exégèse des discours, après toutes celles qui, à charge ou en défense, ont jalonné le face-à-face rugueux des héritiers assumés de la tradition bolchevique et la galaxie des antibolchéviques ou des anticommunistes. Ils sont une réflexion historienne globalisante sur sept décennies où s’entremêlent des évolutions sociales originales, des trajectoires individuelles, des systèmes de pouvoir, des idéologies et des cultures politiques, ainsi que des stratégies planétaires de puissance.

Le tout s’inscrit dans une histoire, que l’on dit volontiers « mondiale » aujourd’hui, qui n’ a rien d’ aléatoire, qui est travaillée par de lourdes déterminations systémiques, mais qui ne relève pour autant d’ aucune fatalité. Une histoire faite de possibles, d’hésitations et de choix qui défont des équilibres provisoires et qui en produisent d’ autres, tout aussi structurants que contradictoires et instables. Au bout du compte, ce que l’on veut saisir ici est une trajectoire dans son entier, inscrite dans un temps limité et qui, malgré sa brièveté relative, a marqué l’histoire humaine de tout un siècle. Au-delà d’un individu, « Lénine » est donc ici une clé d’entrée au cœur de ce que l’on suggérera d’ appeler « le communisme du XXe siècle ». Mais la clé n’est pas toute la porte et a fortiori pas tout l’ appartement.

Sans être spécialiste de l’histoire soviétique, je me suis passionné pour cette trajectoire, parce que j’ ai fait de l’histoire du communisme français l’objet central de mes recherches. Au fil des années, des articles et des livres, je me suis senti tenu de consolider mon regard sur ce qui fut le grand référent des communistes au XXe siècle. Il faut certes se méfier des transpositions hasardeuses, mais j’ ai l’impression que le va-et-vient d’une expérience à une autre – du « parti mondial » jusqu’ aux PC nationaux – élargit le point de vue et peut donc être utile à la perception d’ensemble, dès l’instant bien sûr où l’on reste solidement convaincu que comparaison n’est pas raison… 

Les idées contenues dans ce livre ont été façonnées sur une trentaine d’ années et ont été mises en cohérence une première fois en 2017, dans un livre au titre interrogateur (Que reste-t-il de l’Octobre russe ?), publié chez le même éditeur. Je dois dire que, à ma grande surprise, ce livre a été reçu de façon plutôt sympathique par un public engagé, mais sans susciter aucun débat. Il énonçait pourtant, sur la séquence Lénine-Staline, sur le phénomène totalitaire, sur la notion de « contre-révolution stalinienne », sur la notion de « bifurcation », des points de vue qui n’ allaient pas d’eux-mêmes. À tout le moins, les suggestions avancées n’ allaient pas toujours dans le sens des analyses produites dans la mouvance large de ce que l’on appellera comme on veut, gauche communiste, gauche révolutionnaire, gauche radicale, gauche alternative ou extrême gauche .

J’ ai donc repris ici la plus grande partie de ces analyses, en les corrigeant à la marge et en les délestant d’une ultime partie qui portait plutôt sur le monde contemporain. Elles sont encadrées par un avant-propos et une conclusion inédits. La question que je pose aujourd’hui n’est en effet pas de savoir ce qui reste de l’Octobre russe, mais plutôt de savoir comment embrasser de façon globale la séquence du soviétisme, de son point de départ (une révolution communiste victorieuse) à son point d’ arrivée (le drapeau rouge ne flotte plus sur le Kremlin).

Quant au titre de cet essai, il coule de source : puisque Lénine est à l’origine du grand récit soviétique, doit-il être tenu pour responsable de tout ce qui s’est fait en son nom après lui ?

Sommaire

Avant-propos : le mystère Lénine

Prologue : la césure russe

La révolution de Lénine

La révolution enlisée

Lénine, Staline, même combat ?

Conclusion : de quoi Lénine est-il le nom ?

Bibliographie en français

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Le 24 janvier 1924 s’éteignait Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine. Pratiquement inconnu sept ans auparavant, il fut en 1917 le grand artisan du basculement de la Russie vers un système sociopolitique inédit, qui marqua toute l’histoire du XXe siècle.

Il fut un « magicien » pour ses partisans, un monstre pour les plus acharnés de ses détracteurs, une énigme pour le plus grand nombre. Un géant de la révolution ? Le précurseur du « totalitarisme » ? L’initiateur de Staline ou son contraire ? 

Un siècle plus tard, les polémiques battent toujours leur plein. Ce livre essaie de faire le point sur un homme clé de toute notre histoire contemporaine. Mais son parti pris est de considérer que réfléchir sur Lénine, c’est prendre la mesure de 75 ans de soviétisme et, sans doute, de 77 ans d’un « court XXe siècle » (1914-1991).

Ce livre sera disponible à la fin janvier 2024 (version papier) et mmédiatement pour la version numérique (PDF)

Historien du communisme, Roger Martelli a longtemps exploré les effets du « moment Lénine  » sur l’histoire mondiale. 

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