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Travailleuses de la résistance. Les classes populaires ukrainiennes face à la guerre

16,11 €

Contre les attentes de Kremlin, l’Ukraine continue à présent à résister efficacement aux forces d’occupation. Si le rôle de la mobilisation populaire, à travers les innombrables initiatives bénévoles qui ont parsemé le pays, a souvent été souligné, nous ne disposons encore que de peu de travaux sur son organisation concrète. En s’appuyant sur une enquête, ce livre s’intéresse à la manière spécifique dont les hommes et les femmes des classes populaires, souvent russophones et anti-Maïdan, s’engagent dans le mouvement de solidarité avec l’armée et les populations civiles touchées par la guerre. Comment s’organisent-ils face à l’agression russe, quelles sont leurs motivations, leurs préoccupations, leurs activités et leurs modes de fonctionnement ? Quel est le degré d’autonomie de leurs initiatives et quels rapports entretiennent-elles avec l’État et les pouvoirs locaux, les partis politiques, les syndicats, les ONGI et les organisations des classes moyennes et supérieures ?

Quantité

flickr flickr

Livre
9782365124225

Fiche technique

Nombre de pages
256
Auteur
Saburova Daria
Collection
AutonomieS

Références spécifiques

 

Daria Saburova. 2024. Travailleuses de la résistance. Les classes populaires ukrainiennes face à la guerre. Le livre est désormais disponible en librairie (faites-en la demande !) et sur le site de l'éditeur: https://editions-croquant.org/autonomies/1010-travailleurs-de-la-resistance-les-classes-populaires-ukrainiennes-face-a-la-guerre.html

 

Daria Saburova nous livre une passionnante enquête de terrain en temps de guerre déployée pendant trois mois dans la cité minière de Krivih Rih. Elle se centre sur le « travail de résistance » bénévole des femmes des classes populaires de cette ville. C’est une enquête « située » : elle rompt avec les approches « géo-politiques » qui dominent une partie de la gauche ignorant la société ukrainienne agressée et résistante. Elle rejette également  certaines présentations positives mais essentialisées de lUkraine résistante occultant les clivages et contradictions (de classe, genre, voire dethnicité) qui la traverse. Mais Daria Saburova nous dit aussi, après l’émotion de plusieurs rencontres et récits, se sentir « incapable de trouver les mots » - sauf de façon façon indirecte -  « pour décrire la violence de loccupation et de la guerre" (p.33) - des documentaires ou la poésie peuvent mieux l’exprimer, ajoute-t-elle. Mais c’est avec une impressionnante richesse et sensibilité « politique » au sens le plus complexe qu’elle nous fait découvrir  des vécus, des perceptions du passé et des comportements populaires qui résistent aux normes (néo-libérales ou linguistiques) que voudraient imposer les dominants - doù quils viennent.  Le point de vue genré et de classe se combine à une approche contextualisée qui rejette les stéréotypes et visions linéaires de l’histoire. C’est un ouvrage précieux qui aide à voir l’inattendu et à penser.

 

Daria Saburova veut ancrer son étude à partir du point de vue des travailleuses bénévoles interrogées. Elle en révèle lambivalence entre « résistance populaire » (pour aider les hommes au front) et « travail gratuit » de femmes des classes populaires. L’analyse  souligne sur ce plan les transformations produites par la guerre au coeur des mécanismes de la «reproduction sociale », quand linvisibilité de lespace privé des tâches habituellement « domestiques » des femmes devient « socialisation »  via les solidarités auto-organisées par en bas, vers les combattants. Mais Daria poursuit l’analyse du dit « travail bénévole » incorporant une hétérogénéité et des hiérarchies sociales insérées dans un système  : les grandes organisations humanitaires, captent des ressources spécifiques et rémunèrent quant à elle leurs « bénévoles » des classes moyennes - femmes et hommes occupant des fonctions spécifiques de responsabilité.

 C’est ce que le deuxième chapitre explore. Daria Saburova y souligne comment, après des décennies de démantèlement de lEtat social,  s’insèrent les « lois du marché humanitaire global » (et de ses grandes ONG) qui affectent leurs règles et sous-traitance, en bout de chaîne,  sur le terrain, vers le travail bénévole et gratuit des femmes populaires. Ce faisant, l’analyse et le concept contradictoire de « travail de résistance » éclaire à la fois les « capacités d'auto-organisation des classes populaires » dans les espaces de carence de lEtat social - et laggravation de lexploitation que cela couvre, au sein de la reproduction sociale genrée.

 

Le troisième chapitre de l’ouvrage fournit alors des éclairages historiques sur les restructurations économiques et les luttes politiques sous-jacentes à ces mécanismes affectant lUkraine, « de lindépendance à la guerre ». Daria Saburova explicite ici la problématique et la périodisation proposées par Denys Gorbach[1] analysant  les tensions entre « deux modèles de capitalisme » - le "capitalisme paternaliste » porté par les « forces pro-russes » (prédominant à Krivih Rih) et  le capitalisme néo-libéral « porté par les élites national-libérales pro-occidentales ». L’enquête et les commentaires de Daria Saburova soulignent les vécus spécifiques (dans la région de Krivih Rih) des grandes crises et bifurcations de l’histoire de l’Ukraine indépendante - de 1991 à la « révolution de Maidan » ; le basculement de l’annexion de la Crimée et de la guerre hybride dans le Donbass de 2014 à 2022, puis l’invasion. Daria Saburova fait apparaître ce passé présent d’où émergent des identités différenciées, bousculées et revisitées par la guerre.

 

L’ouvrage se termine sur « le nouvel ordre symbolique » produit par les interactions de transformations profondes à diverses échelles spatiales et sociales. Comment la guerre - et les injonctions opposées d’appartenance ethnique et linguistiques - transforme-t-elle les comportements et choix des couches populaires étudiées dans cette région massivement « russophone »? Et que veut dire - et « faire dire » selon certaines approches - un tel qualificatif  ?  Daria Saburova revient à ce propos sur les stéréotypes ethnicisant la politique. Et elle nous fait à nouveau découvrir les comportements et choix ambivalents populaires résistant sur plusieurs fronts dans cette région qui fut massivement « anti-Maidan ». Ces ambivalences se condensent dans la pratique linguistique du (voire des) sourjyk mêlant le russe et lukrainien. Comment l’invasion russe impacte-t-elle les rapports à la langue - russe et ukrainienne ?  «La situation linguistique en Ukraine » nous dit Daria Saburova « n’est aujourd’hui réductible ni aux processus de « décolonisation » revendiquée par les élites ukrainiennes, ni à « l’oppression des russophones » brandie par la classe dominante russe pour justifier sa guerre d’agression ».

 

Ce refus des présentations binaires simplistes est profondément à l’oeuvre dans l’ensemble de l’ouvrage, et au coeur du concept du « travail de résistance » qu’Etienne Balibar  explore dans sa préface.  Face aux discours normatifs, Daria analyse à quel point les mots eux-mêmes - comme « bénévolat » - sont ambivalents et bousculés par la guerre,  recouvrant aussi des réalités sociales différenciées.  Les nouveaux mots associés à la guerre font ainsi passer du « bénévolat » au « volonterstvo » notion plus englobante qui devient, nous dit Daria Saburova, «  l’un des principaux régimes de mobilisation du travail en temps de guerre dans toutes les couches de la population ».  Mais le concept de « travail de résistance » qu’invente Daria lui permet aussi - au-delà des dimensions féministes et de classe - d’établir un lien entre enjeux humanitaires et enjeux politiques, associés à la guerre. Il s’agit d’un de ces multiples terrains où « l’issue de la guerre déterminera les possibilités de reconfiguration des rapports de force » - une des questions ouvertes par cet émouvant et passionnant ouvrage. Il faut, tout simplement, le lire.

                Catherine Samary

 Pour les anglophones : la thèse de doctorat de Denys Gorbach

Gorbach, 2024. The Making and Unmaking of the Ukrainian Working Class: Everyday Politics and Moral Economy in a Post-Soviet City. Berghahn Books.

Espérons une version populaire en français de cette approche complexe des « régimes » ou logiques socio-économiques et politiques contradictoires qui interagissent au sein de la « cité » minière de Krivih Rih. Denys Gorbach  y interroge les transformations et comportements de la classe ouvrière « post-soviétique » et dune nouvelle « politique économique » composite.

 



[1]Pour les anglophones :Gorbach, 2024. The Making and Unmaking of the Ukrainian Working Class: Everyday Politics and Moral Economy in a Post-Soviet City. Berghahn Books. Mais on peut au moins lire en français une partie de son approche dans son chapitre (« L’économie politique de l’Ukraine de 1991 à 2022 : régimes de propriété, politiques institutionnelles et clivages politiques ») dans l’ouvrage collectif, Karine Clément, Denys Gorbach, Hanna Perekhoda, Catherine Samary, Tony Wood, L’invasion de l’Ukraine. Histoires, conflits et résistances populaires. La Dispute 2022

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