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Presque rien. Ethnographie carcérale des inégalités, des injustices et de la radicalisation

18,96 €

Pourquoi et comment des jeunes se radicalisent, tandis que d’autres, exposés aux mêmes conditions sociales et partageant un même sentiment d’injustice, ne se radicalisent-ils pas ? Pourquoi et comment certaines trajectoires aboutissent à l’extrémisme violent, alors que d’autres ne franchissent pas le seuil de la violence ? Cet ouvrage tente de répondre à ces questions à partir d’une recherche ethnographique réalisée durant trois ans dans une prison française. Évitant de porter une attention exclusive à des jeunes dits radicalisés, cette recherche prend en compte une ample variété de profils et de trajectoires de détenus, et ce afin de décrire et d’analyser également des trajectoires de « non-radicalisation ». C’est en raison de cette focalisation conjointe sur ces diverses trajectoires et leur articulation avec les inégalités et le sentiment d’injustice que ce livre se distingue des nombreuses études sur la radicalisation et l’extrémisme violent réalisées en France depuis la série d’attentats djihadistes de 2015. Cette plongée en milieu carcéral propose un nouveau regard sur la prison et invite à penser autrement la radicalisation ainsi que le basculement dans l’action violente.

Quantité

Bartolomeo Conti est sociologue à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Auteur du livre L’islam en Italie : les leaders musulmans entre intégration et séparation, il a été chercheur à l’Institut Universitaire Européen et à l’Université de Berkeley, avant de faire partie du Panel international sur la sortie de la violence à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme et de participer au projet européen Dialogue about Radicalisation and Equality, un des projets phares sur la question de la radicalisation en Europe.

Livre
9782365124102

Fiche technique

Nombre de pages
322
Auteur
Conti Bartolomeo
Collection
Hors collection

Références spécifiques

Préface

Depuis 2015 et la répétition chronique des attentats islamistes sur le sol français, les prisons sont régulièrement présentées comme des lieux où les jeunes hommes de confession musulmane se « radicalisent » et se convertissent à une idéologie extrémiste les incitant à passer à l’ acte terroriste. À voir les directives des politiques publiques en matière de « prévention de la radicalisation » et d’organisation carcérale, ce lieu commun semble faire office de vérité établie. Et pourtant, cette équivalence implicite entre prison et radicalisation ne dit pas grand-chose. 

Qu’il y ait depuis 2015, plus de personnes incarcérées pour terrorisme islamiste (TIS) et de détenus de droits communs radicalisés suivis par le renseignement pénitentiaire (DCSR), n’ a rien d’étonnant quand plus d’un millier de Français sont partis combattre sur zone irako-syrienne pour progressivement revenir dans leur pays, et que la vague d’ attentats revendiqués par l’État Islamiste a pu susciter son lot de soutien et d’enthousiasme. Cela ne fait pas de la prison en soi un incubateur du terrorisme, mais la fait plutôt apparaître comme un point d’ arrivée, une conséquence directe d’une surveillance policière accrue et de sensibilités politiques exacerbées à l’égard de la menace terroriste. Que presque un détenu sur deux placé en quartiers d’évaluation de la radicalisation (QER) ait connu un parcours de délinquance entrecoupés par des séjours en prisons plus ou moins longs, ne fait pas plus de la prison une cause explicative, mais la présente plutôt comme un point de passage modal, un jalon dans des parcours délinquants au moins autant fabriqués à l’extérieur de ses murs qu’en son sein. Et que la grande majorité des incarcérations des détenus de droit commun de confession musulmane ayant un profil sociologique sensiblement similaire à celui des « radicalisés » ne débouche sur aucun passage à l’ acte ni expression de sympathie pour l’idéologie islamiste devrait interroger. Ces trajectoires invalident la thèse de la prison comme cause directe d’embrigadement. On notera par ailleurs le ridicule qui consisterait à présenter, par symétrie, la prison comme cause manifeste de « déradicalisation ». 

La prison n’est pas ce lieu incubateur où tout se jouerait à huis-clos. Au-delà des confusions entre causes et conséquences ou entre étapes d’un processus et facteurs déclenchants, ce raccourci en dit long sur la tendance à oblitérer les examens nuancés de la condition carcérale quand la « radicalisation en prison » n’est pas la norme et que la religiosité musulmane est devenue une expérience récurrente dans les parcours de désistance. Il convient donc de documenter les points de bascule concrets en délaissant les explications mono-causales et les représentations homogénéisantes, toujours rentables médiatiquement dans les situations de panique morale. C’est d’ autant plus nécessaire dans le champ des études sur la radicalisation, tant les travaux empiriques de première main restent rares. De fait, les terroristes ou affiliés sont généralement soit clandestins, soit morts ou soit incarcérés : il est peu de dire qu’ils ne se laissent pas approcher sans peine. Une peine qu’ a précisément choisi de se donner Bartolomeo Conti, dans Presque rien, un titre qui sonne comme une invitation. 

Presque rien, c’est d’ abord une façon de procéder par petits pas pour se donner les moyens d’écouter et d’observer dans la durée. L’enquête de Bartolomeo Conti ouvre un espace de parole à ceux, condamnés et prisonniers, que l’on entend rarement, grâce à une présence sur le terrain étalée sur plusieurs années dans le cadre de recherches postdoctorales menées en prison et à l’extérieur, de dispositifs de recherche-action et d’une enquête sur la filière djihadiste de Cannes-Torcy. Bartolomeo Conti a donc pris le temps : le temps de trouver sa place dans des lieux où enquêter peut paraître absurde (Adrian, l’un de ses interlocuteurs, meurt incarcéré faute d’ avoir pu bénéficier d’un traitement médical au moment opportun), le temps de gagner la confiance nécessaire des détenus, le temps de recouper les expériences. Les paroles ne sont jamais prises pour argent comptant : elles sont présentées pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire une mise en récit qui éclaire le sens des pratiques et des trajectoires plutôt qu’un discours de « vérité ». Ces paroles n’évitent pas la conflictualité, les contradictions, et c’est dans ces frottements qu’émerge un dialogue avec le sociologue où se construit une réflexivité en acte. Les récits rapportés ne sont pas illustratifs, ne visent pas à valider une thèse ad hoc (une pratique bien existante dans le champ des études sur la radicalisation) et relèvent encore moins d’une quelconque « culture de l’excuse ». Écouter et observer durablement est au contraire une manière de penser à partir de ce qui a pu être constaté. Disponibilité et mesure : c’est presque rien, mais peut-être également presque tout.

Presque rien est aussi une façon de penser en relation. Ainsi, Bartolomeo Conti nous invite à écouter en même temps ceux qui sont attirés par les discours extrémistes et ceux qui les rejettent ; tout comme il nous invite à suivre des situations avant et après l’enfermement, dans comme hors les murs. Ces comparaisons permettent d’envisager le possible au regard des déterminations, car il existe bel et bien des garde-fous concrets pour ne pas basculer dans la violence ou l’extrémisme, malgré toutes les raisons potentielles qui pourraient y mener. C’est ici que l’on voit l’ apport inestimable de l’ approche ethnographique. Les trajectoires de pacification et de désistance se font par petites touches qui ne sont ni de pures d’ anecdotes, ni des simples hasards de la vie, mais qui procèdent de processus sociaux au grain fin, courant à bas bruits et que l’enquête immersive documente avec précision.

Presque rien invite alors à comprendre ce que permet la religiosité dans le contexte carcéral et dans le cours de trajectoires marquées par la désaffiliation et la marginalisation - autant de situations où dominent l’expérience de la solitude comme le sentiment d’inachèvement et d’inconsistance dans le rapport à autrui. En ce sens, la religiosité est toujours mouvante et vise à combler des brèches, à commencer par celles ouvertes par le mépris de soi, dénominateur commun des prisonniers interrogés par Bartolomeo Conti. Ainsi, on constate à quel point elle devient une affaire individuelle et solitaire, et combien le besoin de ré-encastrement, d’ appartenance et d’enracinement collectifs que vient combler une certaine forme de rigorisme donne naissance à un mouvement de balancier entre loyautés et désaveu que matérialise par exemple le succès d’une lecture littérale de la doctrine al-walâ’ wa al-barâ’. Et c’est dans ce nœud que se résout la question politique et du recours à la violence, c’est-à-dire la manière dont chaque détenu donne un sens à l’injustice dont il s’estime, à tort ou à raison, victime. Si l’État Islamique a pu apparaître comme un puissant attracteur symbolique et géopolitique dans ces narrations en quête de réparation et de complétude, ce temps semble aujourd’hui révolu – ce qui n’est pas le cas du sentiment d’impasse et d’injustice qui habite nombre de détenus. Et si l’offre politique est volatile, le besoin d’imaginaire politique, tout comme les contradictions du monde social, subsiste.

Dans le droit fil d’ autres enquêtes de sciences sociales de première main sur la prison, la délinquance, la religiosité musulmane et la violence politique, l’enquête de Bartolomeo Conti contribue à l’effort collectif de compréhension porté avec d’ autres chercheuses et chercheurs habités par une même patience. Ce faisant, elle invite à voir la prison comme un symptôme plutôt que comme une solution magique ou un problème mécanique. La prison est un réceptacle de phénomènes sociaux à la fois plus grands qu’elle, mais aussi plus petits, si l’on se décidait à considérer ce qui anime chaque prisonnier et ce qui permet à certains garde-fous d’opérer quand bien même l’enfermement tend toujours à jouer contre leur plein déploiement. C’est dans ces interstices que les presque rien peuvent devenir des presque tout, et que pourrait se dessiner une politique informée de remédiation et d’interlocution, seule voie durable pour saper les bases sociales du fanatisme. 

Fabien Truong

Paris, janvier 2024

Remerciements 7

Avant-propos 9

Préface 11

Introduction 15

Un sociologue en prison 25

Les sources : une question centrale 31

Étudier la prison par l’expérimentation 38

Traverser les cloisons 41

Espace et temps de l’incarcération 51

Des délits et des peines 53

« On n’a pas d’amis ici » : solitude et ressources du prisonnier  57

Conflit de perceptions : la religion comme ressource, l’islam comme menace 66

In et Out : les liens avec le dehors (ou leur terrible absence) 71

Des brides d’humanité : « s’évader » par les activités  78

Espace de guerre, espace de négociation 90

Refus, participation et interactions 102

Le cercle vicieux : « on finira toujours à la case prison » 112

Inégalités et injustice : des victimes ? 117

« Je rien fait » : une « justice » injuste 118

Marginalité socio-économique et désir de possession 127

Ghettoïsation et désir d’ailleurs 137

Stigma, discriminations et désir de « justice » 144

L’État, cet ennemi  153

La « fardeau » de la famille 161

La violence, sa banalisation 173

Désirs : évasion, reconnaissance, enracinement 178

Radicalités, détachements 183

Radicalité ambivalente 186

Anomie et solitude 193

Une famille de substitution, la néo-Umma 206

Contrer l’injustice par le rejet 212

Engagement politique et destruction du politique 223

Être des « élus » : le pardon de Dieu 236

Sociabilités radicales : l’Internet, le groupe, le réseau 248

S’enraciner par le déracinement 254

Résister et refuser le récit de l’islam radical 257

L’essoufflement de l’offre : déception radicale 258

La famille : le pardon, le don, la dette 271

L’islam, mon islam, mon salut  280

Conflictualiser l’injustice 287

« Mon quartier, ma ville » : exister dans l’espace  288

« Allons enfants de la Patrie », ma chère nation 292

Autres radicalités, autres engagements 296

La logique criminelle et les plaisirs de ce « bas-monde » 301

Conclusion 307

Postface 317

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Pourquoi et comment des jeunes se radicalisent, tandis que d’autres, exposés aux mêmes conditions sociales et partageant un même sentiment d’injustice, ne se radicalisent-ils pas ? Pourquoi et comment certaines trajectoires aboutissent à l’extrémisme violent, alors que d’autres ne franchissent pas le seuil de la violence ? Cet ouvrage tente de répondre à ces questions à partir d’une recherche ethnographique réalisée durant trois ans dans une prison française. Évitant de porter une attention exclusive à des jeunes dits radicalisés, cette recherche prend en compte une ample variété de profils et de trajectoires de détenus, et ce afin de décrire et d’analyser également des trajectoires de « non-radicalisation ». C’est en raison de cette focalisation conjointe sur ces diverses trajectoires et leur articulation avec les inégalités et le sentiment d’injustice que ce livre se distingue des nombreuses études sur la radicalisation et l’extrémisme violent réalisées en France depuis la série d’attentats djihadistes de 2015. Cette plongée en milieu carcéral propose un nouveau regard sur la prison et invite à penser autrement la radicalisation ainsi que le basculement dans l’action violente.

Bartolomeo Conti est sociologue à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Auteur du livre L’islam en Italie : les leaders musulmans entre intégration et séparation, il a été chercheur à l’Institut Universitaire Européen et à l’Université de Berkeley, avant de faire partie du Panel international sur la sortie de la violence à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme et de participer au projet européen Dialogue about Radicalisation and Equality, un des projets phares sur la question de la radicalisation en Europe.

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